(cire, bois, caoutchouc, câblage et connexions) dimension variable - 2008
 
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 |> |...
Anthony Duchêne Cochlée river pound mill
(cire, bois, caoutchouc, câblage et connexions) dimension variable - 2008
Anthony Duchêne

né en 1976
ESBA Marseille 2005
vit et travaille à Marseille
anthonyduchene@free.fr
http://www.documentsdartistes.org

Expositions (sélection) :
2008 : Les véhicules de la désinformation, Galerie Bonneau-Samames, Marseille (exposition personnelle) / “Les Sujets en moins, commissariat Eric Mangion, Galerie Léo Scheer, Paris (pour la publication de Fresh Théorie III)
2007 : Il est une fois, Galerie Vasistas, Montpellier
 

Dans les années 80, le physicien Georges Charpak émettait l’hypothèse suivante : des poteries antiques contiendraient des traces sonores enregistrées. Se référant aux premières techniques d’enregistrement qui utilisaient la gravure des ondes de pression sonores sur la surface de cylindre en rotation régulière, il mit en avant l’apparente ressemblance de technique dans la fabrication de poterie. Depuis l’antiquité, la conception de poterie a consisté le plus souvent à tourner l’argile humide en la façonnant avec les mains. Mais, parfois aussi, en creusant des sillons circulaires ou en hélices, avec la pointe d’un stylet en bois, ce qui, techniquement, rappellerait les procédés de gravure sonore. Depuis cette hypothèse, maintes recherches ont été faites en vain, car aucun système d’écoute n’a pu être créé pour la lecture de ces enregistrements.

Partant d’hypothèses scientifiques Anthony Duchêne développe un travail (sculpture, objets, dessins) où l’information sonore est donnée à voir, non à entendre. Il ne fait que suggérer la circulation et le traitement de flux sonores dans un environnement. Ses sculptures restent silencieuses et l’objet évoque la seule possibilité de l’appréhension d’un son, que ce soit sa production, son traitement, sa redistribution… La sculpture Cochlée River Pound Mill ramène la question des flux sonores dans leur lieu de matérialisation intellectuelle, l’oreille interne : elle repose sur les eaux de la cochlée (organe de l’oreille interne rempli de liquide lymphatique.) Véhicule hybride, il emprunte au fonctionnement de l’éolienne et de l’hydrophone. Bien que s’inspirant des données scientifiques quant au fonctionnement de l’oreille interne, la sculpture est immobile, inactive et dans un parfait mutisme. Davantage que le son, Anthony fait l’économie de l’action, et s’il assigne un rôle à son objet, il évoque surtout une possibilité, une action éventuelle. A l’instar de l’hypothèse de Charpak, il est impossible de vérifier le fonctionnement de la Cochlée River Pound Mill et on ne sait si l’on a affaire à un leurre ou une révélation scientifique effective. Cette sensation est accentuée par une série de dessins relevant du schéma explicatif. Le scientifique croise l’onirique, ils s’entrechoquent et créent du sens, mais comme tronqué d’une vérité définitive. Dizzy Dizzy on Cochlée, Boustrophédon accelerations scripts, linear accelerations on vestibule apparaissent comme la description d’une étude précise, et semblent reprendre chacun un moment de la gestion d’une information sonore sur le chemin que celle-ci parcourt. Étayés de notions scientifiques précises (mise en scène des canaux semi-circulaires de l’oreille interne, desquels dépendent les notions d’équilibre et de vertige, du vestibule, lieu de l’accélération des liquides…), d’indication de câblage (semi-circular canals connections), les dessins croisent aussi des informations et des influences diverses : le boustrophédon (type d’écriture étymologiquement relatif au parcours du bœuf marquant les sillons dans les champs ), Dizzy Dizzy (titre d’une chanson du groupe Can, qui évoque le vertige) ainsi que la reproduction d’appareils de mesure de secousse sismique… Anthony Duchêne collecte des informations, croise des disciplines, les rassemble en un lieu, une fiction, où le sens alors se fait, se précise.

Dans des travaux antérieurs, que ce soit le Dispositif Leslie ou Flexdrum, Anthony Duchêne donne à voir des sculptures dépouillées de leur objet et de leur contexte, ainsi que de leur fonction, tout en conservant leur identité. Les sons, s’ils circulent, ne circulent que dans la tête du spectateur, laissant alors plutôt la place à un entrelacement d’idées, d’images et de formes, entrecroisant des dimensions scientifiques, ludiques et imaginaires. Cette fiction acoustique se situe désormais dans un nouvel environnement sonore. Un cadre d’application « sub-acoustique » devient le lieu du récit. Une organisation s’y met en place, s’auto-génère et suggère sa propre fiction. La série des Véhicules de la désinformation monte la notion de leurre en système. Dans un milieu naturellement protégé de surcharge d’information sonore, cette organisation s’applique à parasiter l’espace de signaux brouillés, codés. Les 2600 Hz sont lâchés, à la manière d’une amorce de pêche (référence aux phreakers des années 70 qui pirataient un central téléphonique à l’aide de cette fréquence leur permettant de passer des appels longue distance). Le yool yappa yappa zoink zoink (morceau parodique de Nervous Norvus), onde acoustique errante, devient l’hymne de la désinformation, se propageant comme des bulles d’air en suspension et modifiant le paysage sub-acoustique. La même rigueur scientifique prend soin de détailler le fonctionnement du système. Les Véhicules de la désinformation combinent à la fois la complexité scientifique et le milieu dans lequel ils évoluent (cf Prise de son spongiaire). Ce système de la désinformation, comme l’ensemble du travail d’Anthony Duchêne, interroge le son et ses perceptions, le son comme véhicule à partir duquel s’élaborent des images, des pensées et comment à partir de là peuvent se raconter des histoires par de simples propositions qui développent l’imaginaire.

Julien Breta